Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Avec tes mains

Pris par le temps qui file, vous pensiez que la tendresse était innée, naturelle, qu'elle n'avait pas besoin, pour se transmettre, de regards, d'attention, de mots simples et d'un filet de voix calme. Vous vous êtes trompés, ce n'est pas injure de le dire, vous n'y pouviez rien. Les enfants que nous sommes grandissent à vos côtés. Nous nous chamaillons entre frères, sans nous inquiéter de ce manque d'échange avec les parents, le trouvant naturel au bout du compte. Une forme de manque d'amour dont nous ne nous remettrons jamais.
Aujourd'hui, je t'invente peut-être des lambeaux de vie pour peupler ces blancs, combler cette carence affective mutuelle. Pourront-ils dire combien tu as souffert et ce que nous avons enduré?

Ahmed Kalouaz, p.57

Auteur: Ahmed Kalouaz
Éditeur: Éditions du Rouergue
Collection: La Brune
Année: 2009
ISBN: 978-2-84156-997-7
112 pages
12€

Témoignage contemporain

Quatrième de couverture:
"J'aurais voulu que tu me montres, un jour de connivence, une photo longtemps dissimulée, en me disant que là, quelques jours dans ta vie, tu ne fus ni miséreux, ni soldat, ni travailleur de force, mais simplement un homme avec de la douceur au bout des doigts."
Il s'appelait Abd el-Kader, né autour de 1917 dans un douar algérien. De ce père aujourd'hui disparu, Ahmed Kalouaz a voulu reconstruire le destin. Ces lambeaux de vie, sauvés du silence, tissent le portrait d'un homme dur à la tâche comme en affection, dont le parcours singulier a été commun à des centaines de milliers d'immigrés maghrébins.
Sans enjoliver ni noircir, Avec tes mains dit l'absence de mots communs entres les deux générations, les regrets et les rendez-vous manqués. C'est un chant d'amour bouleversant, adressé à un père dont la dernière volonté fut d'être enterré au pays, loin des siens.

Mon avis:
L'histoire de cet homme m'a beaucoup touchée. Tout au long de ma lecture, je pensais à mon grand-père, à ce qu'il a du vivre lorsque, lui aussi, il a fait le voyage seul depuis le Portugal, laissant derrière-lui femme et enfants pendant une année (ou plus?), espérant trouver un travail moins difficile pour lui que ce qu'il faisait au pays (tailleur de pierres). Résultat, lui non plus, la vie ne l'a pas épargné, et toute sa vie, il a travaillé de ses mains. Mais je n'ai pas cessé de penser que pour lui, cela avait du être plus facile. La barrière de la langue y était, certes, mais les langues étant plus proches, et l'alphabet étant identique, il n'a pas eu la barrière de l'écrit si forte toute sa vie. En français, bien sûr, il lui manquait des mots. Mais il était volubile, il aimait raconter. Il racontait des blagues que je ne comprenais pas à cause de son accent. Je riais pour lui faire plaisir, et parce que j'aimais le voir rire, fier de lui d'avoir raconté sa blague.
J'ai pensé à ma mère aussi, qui a rejoint son père en France à l'âge de 8 ans, avec sa mère et ses frères. Son déracinement, puis son ancrage à la France, qui est devenu très fort au fil du temps, à l'instar de l'auteur.
Le récit est écrit à la 2è personne du singulier. Il sonne donc comme un dialogue entre un père et son fils. Le fils qui part sur les traces de son père afin de tenter de retracer l'histoire, de s'imaginer ce qu'a pu être sa vie, son labeur, son courage, ses souffrances. Une vie qui, par la force des choses, ne lui a pas laissé d'autre choix que de s'endurcir.
Mais la réflexion est plus large et va bien au-delà. Car c'est bien de l'histoire de la France que l'on parle, à travers les pas d'un immigré Algérien. On traverse la première guerre mondiale, puis la 2è. La guerre d'Algérie. La reconstruction d'un pays en ruines, puis les innovations, la modernisation avec l'arrivée de l'électricité. La transition, avec l'installation des immigrés dans les cités, la montée de l'intégrisme religieux, et une vision de ce qui a pu se passer dans la tête des anciens, puis dans celles des nouvelles générations. L'auteur ne prend pas partie, ne dénonce pas, ne s'offusque pas. Il observe, constate, avec une empathie et une distance remarquable. Il ne juge pas. Il tente de comprendre.

Ainsi, j'ai passé un beau moment à la lecture de ce livre, qui m'a permis un retour en arrière dans l'histoire de ma famille, dans l'histoire de mon pays, avec un brin de nostalgie, mais surtout beaucoup de douceur et de bienveillance vis à vis des erreurs commises par les générations passées. Et, me poussant à plus d'humilité, j'en conclus que quelle que soit la génération, nous ferons tous des erreurs que nous lèguerons, bien malgré nous, aux générations suivantes.
 

Challenge "Les poumons verts de la planète"
Acheté en seconde main ET déposé dans une boîtes à livres/donné à la bibliothèque : 10 points

Challenge "Diversifions les genres #3"
1ère lecture "Contemporain": 20 points

 

Challenge "En 2020, je voyage..."
1ère lecture "France" + bonus: 25 points

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article